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lundi 18 février 2008, par LDJ
L’initiative du président de la République est extraordinaire, et ceux qui en sont aujourd’hui les détracteurs prétendront demain en avoir été les inspirateurs.
Pendant des décennies, les dirigeants des organisations juives qui laissaient vivoter le précieux Mémorial du martyr juif inconnu et Centre de documentation juive
contemporaine invoquaient la mémoire des milliers d’enfants Juifs déportés de France sans même savoir qui ils étaient et combien ils étaient. Nous, les Fils et filles des déportés juifs de
France, avons fait ce travail après avoir établi, en 1978, la liste, convoi par convoi, de toutes les victimes de la Shoah en France (76 000 déportés). En 1994, nous avons publié le Mémorial
des enfants juifs déportés de France et l’avons augmenté depuis de huit additifs. Nous avons identifié chaque enfant, son état civil, nom, prénom, date et lieu de naissance et, au terme de très
longues recherches, nous avons pu ajouter pour chacun d’entre eux - ils étaient 11 400 âgés de moins de 18 ans - l’adresse de son arrestation. On sait ainsi commune par commune, département par
département, les enfants qui ont été arrêtés dans tel village, dans telle petite ville, dans telle rue de Paris, de Lyon ou de Marseille. Nous avons pu récupérer, par un travail qui n’a été
accompli dans aucun autre pays, plus de 4 000 photos de ces 11 400 enfants, 4 000 visages qui sont rassemblés aujourd’hui dans la salle des Enfants du Mémorial de la Shoah, à Paris, dans le
pavillon de la France dans le Camp-Mémorial d’Auschwitz et au Musée de l’héritage juif et de l’Holocauste à New York.
Depuis la parution de notre ouvrage, les plaques commémoratives se sont multipliées par centaines dans notre pays faisant revivre sur tout le territoire la mémoire
non pas exclusivement des enfants, mais surtout des enfants. Les Associations pour la mémoire des enfants juifs déportés de France, les AMEDJ, ont pris dans les établissements scolaires le
relais de notre Mémorial des enfants : s’appuyant sur les adresses des enfants qui y sont inscrites et sur leurs propres recherches dans les archives des établissements, les AMEDJ ont
procédé à la pose de plaques dans de très nombreuses écoles, collèges et lycées, surtout à Paris, à Nice et à Lyon.
Il y a vingt ans, au lycée Hélène-Boucher, à Paris, on nous refusait encore le mot "juif" sur la plaque. Aujourd’hui, grâce à notre travail précis de mémoire et
grâce au discours historique de Jacques Chirac, le 16 juillet 1995 au Vel’d’Hiv, le contexte historique de la mise à mort de tous ces enfants est clairement exposé sur chaque plaque. Sur la
façade extérieure, on peut lire généralement : "A la mémoire des élèves de..., arrêtés de 1942 à 1944. Assassinés dans les camps d’extermination parce que nés Juifs. Plus de 11000 enfants
furent déportés de France, victimes innocentes du gouvernement de Vichy complice de la barbarie nazie. Ne les oubliez jamais." Et, au sein de l’établissement scolaire, on peut lire avec le même
texte une liste nominative des enfants juifs déportés qui y furent des élèves.
Les enseignants et les élèves participent avec enthousiasme à cette oeuvre de mémoire et de vie qui n’a rien de morbide. Parfois il arrive que l’école prenne le
nom de l’un de ces enfants : par exemple à Montescot, dans les Pyrénées-Orientales, les enseignants ont demandé à notre association de les renseigner sur deux soeurs, Léa et Elisabeth
Schnitzler, 8 ans et 3 ans. Nous l’avons fait et leur avons envoyé les photos des deux fillettes. Enseignants et élèves ont recherché toutes les traces du passage dans la commune de Léa et
d’Elisabeth et de leurs parents, et leur remarquable travail de mémoire a reçu le prix Corrin en Sorbonne. Les enfants de Montescot se souviendront toujours de ces deux enfants qui ont donné en
2003 leur nom à leur école. Que chaque enfant se souvienne du nom d’un enfant juif déporté n’aura rien de traumatisant parce qu’il ne s’agira pas d’une mission unique : il y a beaucoup
plus d’élèves en CM2 en France que 11 400, et chaque année les élèves de CM2 se renouvellent.
Dans les bourgs et les petites villes, les élèves se souviendront des enfants qui vivaient comme eux, dans le même cadre de vie, dans les mêmes lieux ou le même
département. Dans les grandes villes, ils verront que tel enfant habitait la même rue qu’eux-mêmes. Notre exposition sur "Les 11400 enfants juifs déportés de France" a été vue par des centaines
de milliers de personnes dans les vingt plus grandes gares de France entre 2002 et 2005, pour le 60e anniversaire de la déportation. La Mairie de Paris a tenu à la présenter tout entière (250
panneaux et vitrines) dans les grands salons de l’Hôtel de Ville en 2007, et de nombreux groupes scolaires ont scruté, avec une extrême attention, les listes arrondissement par arrondissement,
rue par rue et numéro par numéro des milliers d’enfants juifs de Paris victimes de la Shoah. Non seulement chaque élève se souviendra d’un enfant mais aussi du contexte historique qui a conduit
cet enfant à la mort, et également du fait exceptionnel dans l’Europe de la Shoah que 60 000 enfants juifs ont échappé à la déportation grâce surtout à la population française qui a aidé
activement les familles et les organisations juives à cacher les enfants et qui a réussi à faire pression sur le gouvernement de Vichy pour freiner sa coopération policière avec la Gestapo.
Ce rôle est déjà joué par beaucoup d’enseignants, ceux qui coopèrent avec les AMEDJ. Et si d’autres mémoires surgissent à cette occasion, tant mieux ; elles
ne seront pas concurrentes, mais complémentaires, et permettront aux uns et aux autres de mieux se connaître en confrontant les douloureuses épreuves de l’histoire qui ont conduit l’humanité
jusqu’à nous. Les élèves qui se souviendront d’un enfant dont la vie a été tranchée par l’intolérance et la haine raciste seront mieux armés moralement contre les idéologies extrêmes et contre
la violence ; ils comprendront mieux probablement pourquoi il faut défendre les valeurs républicaines, la liberté et la dignité humaine. D’ici à la rentrée 2008, l’initiative du président
de la République sera étudiée et aménagée par l’éducation nationale avec le soutien de toute la documentation de notre association et la participation du Mémorial de la Shoah. Dans une
trentaine d’années, un siècle après la Shoah, les élèves d’aujourd’hui des CM2 seront depuis longtemps des adultes, et la France sera le seul pays où l’on se souviendra encore avec précision
des enfants juifs qui en furent déportés.
Ces enfants auront échappé à l’immense poubelle de l’Histoire ; ils seront redevenus des acteurs de l’Histoire ; ils auront échappé à la nuit et au brouillard de l’oubli ; ils seront revenus à la lumière du jour. Grâce à Jacques Chirac on se souviendra des Justes et des 60 000 enfants juifs sauvés ; grâce à Nicolas Sarkozy on se souviendra des 11 400 enfants juifs perdus.
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